Les fils · mon histoire · version du 30 octobre 2026
Les fils.
Mon histoire, par scènes et par dates, en neuf mouvements. Les deux premiers sont là. Les autres s’ajouteront ici, un par un, et ce qui change restera lisible en bas de page.
Ce qu’on reçoit
On ne choisit pas la première page. Elle est écrite avant qu’on sache lire, et par d’autres mains.
Tout le monde reçoit la même chose, dans le désordre : un prénom, un nom, une année, une langue, une table où l’on mange, un métier qu’on voit faire avant de savoir ce que c’est, une époque. Personne ne signe pour. On commence au milieu d’une histoire qui a commencé sans nous, et on passe une bonne partie de sa vie à comprendre ce qu’on en a reçu.
Ma première page tient en trois lignes sur un papier. Un prénom. Un nom. Une année, 1991. Je ne me souviens pas de la première fois où je les ai lus. Je me souviens de la première fois où j’ai compris qu’ils ne disaient pas tout.
J’ai été adopté. Je l’écris comme ça, en trois mots, parce que c’est comme ça qu’on me l’a dit, et parce que tout ce qui vient après ces trois mots est moins sûr que les trois mots.
Mes parents m’ont donné le nom que je porte, et un milieu : ouvrier. On y apprend tôt que les choses se gagnent, qu’elles se gagnent avec des horaires, et qu’elles se perdent plus vite qu’elles ne se gagnent. On y apprend aussi à ne pas en faire une histoire. C’est la première chose que j’ai reçue sans papier.
L’époque, elle, m’a donné ses outils. Je suis né l’année où le Web s’est ouvert à tout le monde. J’ai grandi avec des machines qui répondaient de mieux en mieux et qui ne retenaient rien d’une fois sur l’autre. Mes parents ont travaillé dans un monde qui gardait tout sur papier ; moi, dans un monde qui garde tout et ne se souvient de rien. Ce n’est pas une plainte. C’est l’époque, et elle fait partie de ce qu’on reçoit.
Il y a deux manières de porter ce qu’on vous a donné. Le subir, ou le remplir. J’ai mis du temps à choisir la deuxième. Je n’ai pas fini.
Ce que je n’ai pas reçu tient dans une enveloppe : des papiers anciens, des photographies, des noms, des dates, des lieux, des écritures difficiles à lire. En août 2026, je les ai posés côte à côte, comme je le fais maintenant pour n’importe quel dossier. Certaines pièces concordent. D’autres se contredisent. J’ai laissé la dernière sur la table, avec sa contradiction dedans, sans la forcer. Je ne raconterai pas ce qu’il y a dedans : ce n’est pas fini, et une histoire racontée avant sa fin se met à mentir toute seule.
Je me suis fait seul, souvent isolé. Ce n’est pas un reproche à qui que ce soit. C’est un fait, et il explique ma façon de tenir les choses à bout de bras, pas pourquoi je les tiens.
Tout le monde a une enveloppe. Pas forcément des papiers. Une question qu’on n’ouvre pas, un nom qu’on ne prononce pas, une date qu’on connaît sans savoir d’où. D’où vient ce que je suis ? Je n’ai pas de réponse plus courte que ma vie. Ce que j’ai, c’est une méthode : poser les pièces côte à côte, dire ce qui concorde, dire ce qui se contredit, et ne pas conclure avant que les faits le fassent.
Je ne dis pas que tout le reste vient de là. Les gens qui expliquent leur vie par sa première page mentent, ou se trompent, ou les deux. Je dis que des années plus tard, quand j’ai exigé d’une machine qu’elle me dise d’où venait chaque chiffre avant de le croire, je n’ai pas été surpris de me reconnaître.
On ne choisit pas ce qu’on reçoit. On choisit ce qu’on en fait, et encore, pas tout de suite, et jamais une fois pour toutes.
1991 · la première page
08.2026 · l’enveloppe
Ce qu’on ne peut pas contenir
Un enfant ne sait pas qu’il a un esprit. Il a des journées. Des choses qui l’intéressent trop, d’autres pas du tout, et des adultes qui s’inquiètent de la différence.
Enfant, on m’a dit précoce. Il y a eu un test, à dix ans, et un chiffre au bout. Je ne l’écrirai pas. Pas par pudeur : parce qu’il ne dit rien de ce qui a suivi, et que ce qui a suivi dit tout. Un chiffre mesure ce qu’on peut faire un matin, assis, avec une feuille. Il ne mesure pas si on va le faire, ni combien de temps, ni pour quoi.
Ce que je me rappelle de l’école, ce n’est pas la facilité. C’est l’écart. Comprendre vite et finir rarement. Lire la question avant la fin de la phrase et ne pas rendre la copie. On me voyait comme un excentrique, un peu fou. On m’a dit que je pouvais. On ne m’a pas dit comment on tient.
J’ai toujours eu trop de fils en même temps. Le taekwondo d’abord, au Centre Taekwondo de Grenoble : des médailles de département et de région, vice-champion de France vers dix ans, juste avant de basculer vers le football, et un professeur, Tony Passalacqua, que je n’ai jamais vraiment oublié. Il m’appelait « Château Hichem », à cause de mon prénom et d’une bouteille, disait-il. Je m’en doutais à moitié, et j’ai compris tard : Yquem, le vin qu’on cite quand on veut dire le meilleur. Son sourire était sincère, et ça me faisait du bien. Puis le football, commencé en poussins, deuxième année, au FC Seyssins, pendant que le taekwondo durait encore ; le FC Échirolles ensuite, Seyssinet, et le FC Seyssins pour finir. On me disait du potentiel. On me demandait d’être un électron libre, et dès que j’étais trop libre, ça me retombait dessus. J’ai appris là une règle que personne n’écrit : la liberté qu’on vous demande a une taille, et c’est en la dépassant qu’on la découvre.
Des cartes à collectionner, que je classais mieux que mes cahiers. Des questions sur le ciel, sur l’argent, sur pourquoi les gens disent une chose et en font une autre. Chaque fil était vrai. Certains ont tenu des années, et des médailles. D’autres pas plus de quelques semaines. Puis ils revenaient, des années après, intacts, comme si je ne les avais jamais lâchés.
Les gens qui ont beaucoup de fils finissent par apprendre deux choses sur eux. La première, c’est que la vitesse ne remplace pas la durée. On peut arriver le premier et ne pas rester. La seconde, c’est que les autres ne voient que le fil qu’on leur montre. Pour l’un j’étais le vendeur, pour l’autre celui qui lit, pour un troisième celui qui part. Tous avaient raison. Personne n’avait tout.
Adulte, à vingt et un ans, on m’a diagnostiqué un TDAH, et peut-être un peu d’autisme. Je m’attendais à un soulagement. C’est plus simple que ça : on a mis un nom sur quelque chose que je connaissais depuis l’enfance, et le nom n’a rien changé aux journées. Il a changé ce que je me disais le soir. Je ne vais pas en faire une explication. Un diagnostic dit comment un esprit marche, pas ce qu’il va faire, ni ce qu’il vaut. Les gens qui expliquent tout par leur diagnostic font la même erreur que ceux qui expliquent tout par leur première page.
Il y a une chose qu’on ne dit pas assez sur les esprits qui débordent : ils veulent être vus. Pas admirés. Vus en entier. J’ai passé des années à chercher quelqu’un qui pourrait tenir tous les fils avec moi, un ami, un chef, un livre, et à être déçu que personne ne le puisse. Ce n’était la faute de personne. Un être humain tient deux ou trois fils d’un autre, et c’est déjà beaucoup. Le reste, on le porte seul, ou on le laisse tomber.
Je ne vais pas faire de ça une solitude de roman. C’était surtout fatigant. Trop de possibles, pas assez de choix. Commencer sans finir, et le savoir. Se dire que la prochaine fois, on tiendra. Et parfois tenir.
Ce qu’on ne peut pas contenir, on le déverse. Dans des métiers, des projets, des cahiers, des conversations trop longues avec des gens trop patients. J’ai mis vingt ans à comprendre que le problème n’était pas la quantité. C’était l’absence d’un endroit où tout cela pouvait rester ensemble sans que ce soit moi qui le tienne.
Tout le monde a un esprit qui ne fait pas exactement ce qu’on lui demande. Le mien part dans toutes les directions à la fois et revient avec des choses. Le vôtre fait autre chose. La question est la même pour tout le monde : que fait-on de l’esprit qu’on a reçu, quand on ne l’a pas choisi, et qu’on ne peut pas le rendre ?
2001 · le test, le podium, le ballon
2012 · le nom